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La nouvelle vie des funérailles…

Posté le 28 décembre 2012

cimetiere

De profonds bouleversements sont intervenus dans les pratiques et les rites funéraires. Les Français optent de plus en plus pour la crémation au lieu de l’enterrement classique. Une autre manière d’envisager sa disparition.

Pas âme qui vive au cimetière de Champigny-sur-Marne, au sud-est de Paris. En ce mardi matin d’octobre, une pluie fine et opiniâtre tombe dans les allées désertes. Au crématorium attenant, ils sont trois : deux agents funéraires et un homme d’une cinquantaine d’années qui patiente, seul, dans le hall. Quelques instants plus tard, on lui remet l’urne contenant les cendres – de son père, de sa mère, de son épouse peut-être. «Vous êtes sûr que ça va aller ? C’est assez lourd», prévient l’employé. Tout sacré qu’il puisse être, l’objet est encombrant, et l’homme a du mal à fermer son sac à dos. Il est raccompagné jusqu’à la sortie et s’éloigne sans plus de cérémonie.

Un peu raide ? Une heure et demie dans un four à 800 °C et une urne pour contenir ce qu’il reste, c’est pourtant le sort que 53 % des Français déclarent vouloir réserver à leur corps. Autorisée depuis 1887, la crémation s’est développée sous l’impulsion des athées et des francs-maçons : elle est passée de 1 % des décès en 1980 à un peu plus de 30 % aujourd’hui.

Si la plupart des musulmans et des juifs refusent toujours cette pratique, elle rencontre de plus en plus de succès, même auprès des catholiques. La progression fut tellement rapide que l’on hésite encore sur le vocabulaire à employer : «Brûlé» ? Impossible. «Incinéré» ? C’est le terme que l’on applique au traitement des déchets… Finalement, c’est le néologisme «crématisé» qui s’impose, bien que la parenté lexicale avec les funestes fours crématoires de la Seconde Guerre mondiale puisse être perturbante. La baisse du pouvoir d’achat serait-elle à l’origine de ce désamour à l’égard des bonnes vieilles pierres tombales ? Pas du tout, à en croire les Français interrogés par le Credoc sur la question. La première préoccupation (35 %) est de «ne pas embarrasser la famille».

La seconde est plus surprenante encore : 24 % opteraient pour la crémation pour des raisons écologiques. Un argument qui, en l’occurrence, relève du pur fantasme puisque jusqu’à présent aucune étude n’a prouvé que la crémation serait plus«propre» que l’inhumation. Finalement, les raisons financières – pas forcément les plus avouables – arrivent en dernière position, avec seulement 4 %. Ça tombe bien, puisqu’une crémation «premier prix» ne revient pas moins cher qu’une inhumation de base, environ 1 500 €.

François Michaud-Nérard, directeur des services funéraires de la Ville de Paris, parle d’une véritable «révolution rituelle» (1). La crémation bouleverse les pratiques funéraires établies en Occident depuis des centaines d’années : «Nous sommes passés de la pompe funèbre aux services funéraires», explique-t-il. Il y a encore cinquante ans de cela, la «pompe» funèbre n’en avait pas que le nom : veillée autour du défunt, tentures, corbillard, convoi et cortège funéraires à travers le village, cérémonie fastueuse se concluant par un repas… En ce temps-là,«les gens avaient à cœur d’mourir plus haut qu’leur cul», chantait Georges Brassens dans lesFunérailles d’antan.

Depuis que la religion ne fait plus recette, on ne s’embarrasse plus de tout ce folklore. Le problème, c’est que rien n’est encore venu remplacer ces rites et codes religieux, qui avaient le mérite d’être reconnus par tous. Du croque-mort jusqu’au psy, tous les «professionnels de la mort» estiment pourtant que le vide symbolique peut avoir quelque chose de profondément déroutant pour les proches d’un défunt. Quatre-vingt-trois pour cent des personnes choisissant la crémation ne passent plus par un lieu de culte, et 80 % des décès ont lieu en milieu médical : aujourd’hui, il arrive fréquemment qu’un corps aille directement de la chambre funéraire de l’hôpital au crématorium. C’est donc là, à quelques mètres du four que l’on prend soin de cacher, que s’organise le dernier adieu. «Il y a des familles qui arrivent avec leur propre déroulé bien en tête, et d’autres qui au contraire n’ont rien préparé, explique Jean-Paul Rocle, chargé des «cérémonies et ritualités» au crématorium du Père-Lachaise, à Paris. C’est un quart d’heure avant le début que l’on discute et que l’on échange avec l’entourage sur la cérémonie qui s’apprête à avoir lieu.» Un quart d’heure pour bricoler un semblant de rituel autour de deux ou trois morceaux de musique, une lecture de textes, quelques symboles comme des bougies, des pierres, des pétales de fleurs ou une feuille d’arbre.

QUELQUES MINUTES POUR IMPROVISER UNE CÉRÉMONIE

Au Père-Lachaise, les familles qui sont reçues dans la salle de cérémonie de la Coupole peuvent au moins compter sur le prestige du lieu – qui ressemble à s’y méprendre à une église -, pour insuffler un peu de solennité à l’événement. Mais, dans la salle Mauméjean, du même crématorium, l’ambiance est différente : sinistre, comme partout ailleurs. On se croirait dans la salle de conférences d’un hôtel, avec en prime une caméra qui permet à ceux qui n’ont pas pu se déplacer de suivre l’événement en direct devant leur écran d’ordinateur. «Je ne peux pas dire que je suis traumatisée, raconte Elise, quelques mois après la crémation de son père. C’est ce qu’il souhaitait et nous ne sommes pas croyants. Mais c’est comme un mariage : ça a quand même plus de gueule quand ça se passe à l’église.» La violence symbolique de la crémation elle-même est parfois plus compliquée à supporter que prévu. Jean-Paul Rocle, au Père-Lachaise, raconte comment une femme a absolument tenu à assister à la «mise au feu» du cercueil de son frère. Si le personnel déconseille formellement de se soumettre à ce spectacle, il ne peut pas l’interdire. «Elle était aide-soignante à l’hôpital, elle affirmait « en avoir vu d’autres »… Quand le cercueil est parti dans le four, elle s’est littéralement effondrée.»Pour finir, il y a encore ces cendres, dont on ne sait pas toujours quoi faire. Il ne s’agit d’ailleurs pas de «cendres» à proprement parler, puisque seule la partie la plus dure des os résiste à la température du four : ce sont donc des ossements pulvérisés, dépourvus de toute trace de germe ou même d’ADN, qui sont remis aux familles.

Depuis 2008, une loi dite «pédagogique»veut encourager les familles à laisser l’urne dans le lieu de mémoire traditionnel : le cimetière. Le but est d’éviter les pratiques improvisées qui peuvent donner lieu à des conflits de famille. Conserver tonton sur le rebord de la cheminée ou se le «partager» dans des pots de confiture Bonne Maman, voilà qui complique la démarche de ceux qui voudraient se recueillir sur le lieu de la sépulture.Dans son livre, François Michaud-Nérard avertit aussi des dangers d’enterrer l’urne dans une propriété privée : «La propriété est grevée d’un droit d’accès des héritiers pour utiliser à nouveau la sépulture ou venir s’y recueillir». Résultat, la maison perd de sa valeur, puisque les acheteurs savent qu’à tout moment une procession peut débarquer dans le jardin pour faire un coucou à mamie qui repose six pieds sous terre. La dispersion des cendres dans la nature est toujours autorisée, mais le lieu doit en être communiqué à la mairie de naissance de la personne.

« AUJOURD’HUI, LA SOUFFRANCE A SON TIMING »

«Avec la dispersion, la disparition est totale, il n’y a désormais plus de restes ! s’emporte Marie-Frédérique Bacqué, psychologue et présidente de la Société de thanatologie (science de la mort). Il n’y a plus de lieu public de recueillement. Alors qu’avec le cimetière le mort reste dans la société, il n’est pas escamoté.» Pour la psychologue qui travaille depuis trente ans sur le sujet, la crémation participe de la même logique que celle qui amène les Français à se déclarer à 86 % favorables à l’euthanasie (2) : «Je ne peux faire qu’un constat, les gens refusent la mort. Ils veulent éviter ce moment, ainsi que celui de l’agonie. La mort précipitée par le suicide assisté ou l’euthanasie est choisie par anticipation de la souffrance.» Car voilà, la perspective de la décrépitude et de la mort entre en conflit direct avec les valeurs tendance sous nos latitudes : l’autonomie, le contrôle de soi, la performance, la jeunesse… Pour François Michaud-Nérard, il est clair que l’une des raisons inavouables de l’attrait pour la crémation relève d’un dégoût à l’idée de laisser le corps se décomposer naturellement : plutôt être brûlé qu’être grignoté par des vers. Simple, rapide et efficace, la crémation répond au désir de 35 % des Français de rester maîtres de la situation jusqu’au bout et, donc, de ne surtout pas«embarrasser la famille».

Pourtant, «prendre soin du mort» en s’occupant de ses obsèques est aussi une façon d’entamer le processus de deuil lié à la séparation. A une époque, on «portait» ce deuil d’un morceau de tissu noir accroché à la boutonnière. En 2012, il se pratique dans l’intimité ou sur le sofa d’un psy, mais il ne s’affiche surtout pas en public. «Si vous arrivez avec votre deuil, vous risquez d’être moins performants, comme quand une femme est enceinte, estime Gislaine Duboc, psychologue spécialisée dans le deuil. Aujourd’hui, la souffrance a son timing : si vous dépassez le délai, on vous prescrit du Lexomil.» C’est le fameux «tabou» de la mort, celui que l’on n’accepte de lever qu’une fois par an, à l’approche de la Toussaint. Tanguy Chatel rappelle cependant que 91 % des Français ont déjà eu une expérience personnelle de la mort (3) : «Il y a un hiatus énorme entre cette société qui n’aime pas trop parler de la mort et le vécu des gens.» Les familles endeuillées ont beau être de moins en moins croyantes, elles sont plus que jamais en quête de soutien. Et en l’absence de Dieu sur qui compter, beaucoup s’en remettent… aux pompes funèbres.

«Il y a une demande d’accompagnement très forte de la part des familles», confirme Michel Marchetti. Ce patron d’une entreprise de pompes funèbres à Château-Thierry a adapté son offre pour répondre aux besoins de ses clients : «Dès que l’on nous confie un défunt, on ouvre sur Internet un espace dédié où les amis peuvent laisser des messages de condoléances. Pour la cérémonie, on fait des montages de musique ou de vidéos. On propose aussi de préparer un texte pour évoquer la vie du défunt.» Chez M. Marchetti, ce sont les conseillers funéraires eux-mêmes qui écrivent le texte d’hommage, mais on ne facture pas ces services. Bien sûr, toutes les entreprises ne se montrent pas si scrupuleuses. «Les pompes funèbres trouvent n’importe quelle excuse pour augmenter les prix, tempête Michel Kawnik, président de l’Association française d’information funéraire. Facturer 200 ou 250 € au nom de l’accompagnement pour lire un petit texte, c’est très poétique, mais ce n’est pas acceptable !»

Au crématorium du Père-Lachaise, Jean-Paul Rocle fait de son mieux pour mettre en place des rites laïcs qui répondent à la demande pressante d’un accompagnement «personnalisé» tout en s’inscrivant dans une dimension universelle. «On ne réinvente pas la poudre : on respecte un temps de commémoration, puis de recueillement, et on propose un dernier geste à l’égard du défunt, comme déposer une fleur sur le cercueil», explique-t-il. Comme André Comte-Sponville (4), qui plaide pour une spiritualité sans Dieu, Jean-Paul Rocle est convaincu que«les rites s’installeront, à condition que les opérateurs funéraires se forment». Jusqu’à aujourd’hui, il suffisait d’avoir assisté à quelques heures de formation pour pouvoir exercer le métier. En 2013, les connaissances seront contrôlées par un examen, lui-même sanctionné par un diplôme reconnu. Car, d’après Tanguy Chatel et beaucoup d’autres spécialistes, les rituels relèvent tout bonnement de l’indispensable. «Cette société du culte de la performance est en passe de basculer vers un retour des rites, mais c’est une évolution qui prendra dix ou vingt ans, affirme le sociologue. Les gens ont besoin de se regrouper parce que c’est rassurant.»Une prophétie que tend à valider le succès des «cérémonies collectives» organisées par le Père-Lachaise : des centaines de personnes ayant perdu un proche au cours de l’année viennent s’y recueillir tous les premiers mardis du mois.

UN MARCHÉ QUI PÈSE 3 MILLIARDS D’EUROS

Du côté des professionnels, on s’organise pour tenter de répondre à ces nouveaux besoins. A l’Effa, l’Ecole de formation des agents funéraires de la Confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie (CPFM), les futurs conseillers apprennent la réglementation des obsèques, mais ils reçoivent aussi des cours de psychologie du deuil. Les candidats à ces métiers ne se bousculent pas vraiment au portillon, mais, depuis quelques années, la crise encourage les «vocations». «Il y a de plus en plus de personnes qui nous sont envoyées par Pôle emploi», note Nelly Chevallier-Rossignol, de l’Effa. Après tout, le marché de la mort pèse 3 milliards d’euros, et c’est sans doute l’un des seuls à ne pas avoir de problème de «volumes» :«Les montants dépensés pour les funérailles baissent. Mais avec 550 000 décès chaque année, et 800 000 en 2040, la profession va doubler son volume d’activités d’ici à trente ans.» Un marché qui ne connaîtra donc jamais la crise, et qui attire toutes les convoitises.

Au Salon de la mort organisé au Carrousel du Louvre en 2011, entre les urnes «fun» et les cercueils décorés de coquelicots, les visiteurs ont découvert de nombreux sites Internet proposant de moderniser la Grande Faucheuse. Pourquoi ne pas créer un «album de vie» consultable pour toujours par le reste de l’humanité ? Ou laisser des petits messages qui seront envoyés d’outre-tombe à l’entourage familial ? Ironie de l’histoire, la plupart de ces start-up ont aujourd’hui disparu, empêchant le salon de se tenir à nouveau en 2012 ! «Ce n’est pas le terrain des expérimentations les plus dingues», rappelle le sociologue Tanguy Chatel. Reste que notre rapport à la mort évolue. Des séries télévisées comme Six Feet Under et des films comme Departures (Oscar du meilleur film étranger en 2009) ou Adieu Berthe, de Bruno Podalydès, contribuent à libérer la parole. Ce serait plutôt du côté de la collectivité que la réflexion patine. Les mairies organisent bien des mariages civils et des baptêmes républicains : à quand un lieu «républicain» pour des obsèques civiles dignes de ce nom ?(1) Une révolution rituelle, accompagner la crémation, de François Michaud-Nérard, éd. de L’Atelier, 2012.(2) Sondage paru dans Pèlerin n° 6775 du 4 octobre 2012.(3) Vivants jusqu’à la mort : accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie, de Tanguy Chatel, Albin Michel, 2013.(4) L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, d’André Comte-Sponville, Albin Michel, 2006.

L’EFFET «SIX FEET UNDER»

La série télé américaine Six Feet Under, qui a pour cadre une entreprise de pompes funèbres, n’en finit pas de faire des émules. «Ça fait cinq ou six ans qu’on reçoit des appels sans arrêt pour des renseignements sur les formations de thanatopraxie !» s’étonne Nelly Chevallier-Rossignol de l’Ecole de formation funéraire (Effa). Dans la série, les héros sont de véritables artistes capables de transformer les cadavres les plus accidentés en véritables Blanche-Neige. Dans la réalité, la thanatopraxie consiste le plus souvent à effectuer des gestes techniques visant à une meilleure conservation du corps. «Assez vite, le sang s’accumule dans les extrémités, les doigts et les oreilles prennent une couleur violacée, explique Pierre Larribe, ancien thanatopracteur. Beaucoup de gens ne veulent pas voir ça.» Pour éviter que n’apparaissent trop vite ces stigmates de la mort, on ponctionne des liquides dans le corps pour y injecter à la place de 5 à 6 litres de produits de conservation. Certains professionnels entretiennent volontairement le flou sur la notion de «soins» pour facturer des pratiques de thanatopraxie qui n’ont rien d’obligatoires. La «toilette mortuaire», qui est systématique, consiste à fermer tous les orifices pour éviter les écoulements, et à coiffer et à maquiller le défunt.

* Article publié dans le numéro 810 du magazine Marianne paru le 27 octobre 2012

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