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Sans testament, que deviendra l’héritage musical de Prince ?

Posté le 30 avril 2016

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Six jours après sa disparition brutale, les circonstances de la mort de Prince n’ont pas été rendues publiques. Dans sa famille et son entourage, la vie continue, avec le spectre de possibles problèmes judiciaires à l’horizon.

Tyka Nelson, 55 ans, seule sœur encore vivante de l’artiste, a annoncé que Prince, qui n’avait pas de parents, conjoint ou enfant, était parti sans laisser le moindre testament. « Je n’ai aucune raison de croire qu’un testament existe », a-t-elle dit devant un tribunal du Minnesota. Les héritiers sont, de fait, sa sœur et cinq demi-frères et demi-sœurs, considérés par la loi de l’Etat comme frères et sœurs à part entière en cas d’héritage.

Personne, peut-être même pas Prince lui-même, qui changeait régulièrement d’avocats et de conseillers financiers, ne sait exactement de quel montant il est question. L’agence Associated Press estime que le complexe immobilier de Paisley Park au sud-ouest de Minneapolis, et d’autres biens immobiliers achetés aux alentours, valent entre 27 et 31 millions de dollars. Sa sœur parle de « biens considérables » et réclame la désignation immédiate d’un administrateur pour les gérer.

Il peut sembler incroyable qu’un artiste si accompli et méticuleux lorsqu’il s’agit de sa carrière ait omis d’organiser son héritage après sa disparition. L’annonce a stupéfait les avocats et autres membres de l’industrie musicale américains interrogés par le New York Times, qui ont mis en garde contre les « conséquences sévères » que ce vide juridique pourrait avoir sur sa fortune. Sans même parler du trésor musical qu’il avait gardé sous le coude depuis le début de sa carrière.

Funk inédit, albums secrets et chansons mythiques

Qui sait ce qu'il avait gardé sous le coude ?(AFP PHOTO / Roberto SCHMIDT)

Qui sait ce qu’il avait gardé sous le coude ? (AFP PHOTO / Roberto SCHMIDT)

On parle du Vault, la mythique chambre forte dans laquelle Prince a entreposé un certain nombre de chansons, démos, reprises, collaborations, lives, peut-être même des albums entiers, pendant les nombreuses périodes de sa carrière. On ne sait pas ce qu’il y a à l’intérieur, personne ne le sait exactement. Wired évoque « des instrumentales de funk, un trio de power rock, des sessions avec Miles Davis ». Philippe Manœuvre parle de cinq cents inédits, mais on ne lui fait pas confiance.

Seul Prince le savait. Seul Prince en parlait de temps en temps, pour faire subsister le mythe. Un jour, il laissait entendre qu’il en ouvrirait les portes. Un autre, qu’il y avait plusieurs Vaults. Un autre, il promettait de tout brûler avant que quiconque puisse écouter.

Personne ne doute pourtant qu’il y a bien quelque chose, dans le Vault. Prince était un musicien insatiable, perfectionniste, enregistrant constamment pendant quarante ans. Il a sorti 39 albums et personne ne serait surpris d’apprendre qu’il en a gardé 39 autres sous clé. Ce qui fait fantasmer les fans, c’est la possibilité que la musique cachée soit du même niveau, voire meilleure que la moyenne de son catalogue.

Imagine s’il y a un autre Sign O’ The Times. Ou un autre Erotic City, oublié sous une pile. C’est l’idée qu’il a lui même distillée jusqu’à la fin de sa vie.

En 2014, il racontait à Rolling Stone :

« Je n’ai pas toujours donné la meilleure chanson aux labels. Il y a des chansons dans le Vault que personne n’a jamais entendues. Il y a quelques albums avec The Revolution, deux albums Time, un album Vanity 6… et des tonnes de choses enregistrées pendant différentes périodes. »

En 2015, il assurait au NY Post qu’il gardait vingt-six albums inédits dans ses coffres :

« J’ai mis tellement de choses dans le Vault, en commençant dans les années 1980, parce que je ne voulais pas que les gens puissent l’écouter. Ce n’était pas prêt. »

La difficile carrière posthume

Prince et le nerf de la guerre (Frazer Harrison/Getty Images for Coachella/AFP)

Prince et le nerf de la guerre (Frazer Harrison/Getty Images for Coachella/AFP)

L’absence de testament met en péril ce catalogue inédit. Si l’artiste lui-même n’a pas dicté la marche à suivre, qui décidera de commercialiser ou non la musique ? Qui choisira quelles chansons sont à la hauteur de l’exigence dont Prince a toujours fait preuve ? Qui empêchera un label ou ses proches de surfer sur la vague de sa disparition pour quelques dollars faciles ? Qui pourrait prendre la décision de fermer à jamais les portes du Vault ?

Pendant plus d’une décennie, Prince s’est battu contre son label, Warner Music, pour récupérer les droits sur ses chansons. Il montait sur scène avec « esclave » écrit sur la joue. Il est, avec Paul McCartney, le seul artiste à avoir réussi à le faire. Mais cela veut aussi dire que Warner, chez qui Prince avait resigné en 2014 en échange de ses masters, aura son mot à dire sur toute chanson inédite enregistrée entre 1978 et 1996.

Sur Internet, on peut écouter toute la musique de Prince uniquement sur Tidal, le service  de streaming « fait par des artistes ». Sur Deezer ou Spotify, on n’a que des sombres reprises. Sur YouTube, les juristes de Prince faisaient interdire toute vidéo avec sa musique dans les heures suivant sa mise en ligne (depuis sa mort, l’œuvre de Prince y refait bizarrement son apparition). Qui décidera, là aussi, de maintenir la ligne dictée par Prince : aucun streaming, sauf à mes conditions.

La carrière posthume d’artistes majeurs altère parfois la façon dont sa musique continue à exister. Du côté de Michael Jackson, Xscape, sorti cinq ans après sa mort, a rapporté énormément d’argent à ses proches, alors qu’il avait laissé des dettes derrière lui. Pour 2Pac, cinq albums inégaux et un hologramme ont dilué sa légende.

Pour Prince, on pourrait être noyé dans les prochains mois sous les mystères que contient le Vault. Ou ne jamais entendre la moindre nouvelle note.

Copyright © 2016 Luc Vinogradoff Le Monde